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À celle ou celui qui m'a écrit

En écrivant ces lignes, j'espérais que mon expérience soit utile à autrui. Quand j'étais jeune, je cherchais des voix comme la mienne, des gens qui avaient traversé quelque chose de difficile et qui en parlaient sans détour. Je ne trouvais pas grand-chose. Ce silence m'a longtemps pesé. Alors j'ai écrit, des années plus tard, un peu pour moi et beaucoup pour ceux qui chercheraient après moi. Je ne savais pas si quelqu'un tomberait dessus. Je ne savais pas à qui ça parlerait. Et puis j'ai reçu ce message.

J'ai reçu un message. Une personne, qui pourrait être une de mes étudiantes, qui m'a écrit après avoir lu mes billets. Elle ne me connaissait pas, je ne la connaissais pas. Elle m'a raconté ce que c'est de vivre à l'écart, de se faire petite, de garder pour soi ce qui déborde. Elle m'a dit que mes mots avaient ouvert un espace où elle pouvait exister telle qu'elle est. Son message était très personnel, et je ne le reproduirai pas ici.

J'ai voulu répondre. Le mail est revenu : compte supprimé. Alors je réponds ici, parce que c'est le seul endroit où elle pourra peut-être me lire. Et parce que ce que j'ai à dire ne s'adresse pas qu'à elle.


Merci. Pas merci par politesse, merci parce que votre message m'a touché bien plus que vous ne l'imaginez. Je l'ai lu plusieurs fois.

Ce que vous ne savez peut-être pas : quand j'ai écrit ces billets, j'avais en tête des gens comme moi. Des gens avec une DYT11, qui chercheraient des témoignages sur la dystonie et qui ne trouveraient rien. Je n'avais pas imaginé que quelqu'un de très différent de moi trouverait dans ces mots un espace à elle. Et pourtant, en vous lisant, j'ai compris que c'était peut-être la plus belle chose qui pouvait arriver à ces textes.

Parce qu'au fond, on parle de la même chose, vous et moi. On parle de ce que c'est que de vivre dans un monde qui n'est pas câblé pour nous, de devoir se plier, s'adapter, se faire petite (ou trembler en silence) pour rentrer dans des cases qui n'ont pas été dessinées à notre mesure. Les mots sont différents, les corps sont différents, mais la solitude est la même.

Quand j'avais votre âge, je cherchais exactement ce que vous avez trouvé en me lisant. Une voix, un témoignage, quelqu'un qui dise : oui, c'est dur, oui, ça coince, et oui, on avance quand même. Je n'avais trouvé personne. Ce vide-là, je m'en souviens encore. C'est pour ça que j'ai écrit, des années plus tard, pour que ceux qui cherchent après moi ne tombent pas sur le même silence. Savoir que ça a fonctionné, ne serait-ce qu'une fois, ne serait-ce que pour vous, ça donne un sens à tout ce que j'ai mis dans ces pages.

Votre message n'est pas celui d'une personne fragile, c'est celui d'une personne lucide. Vous écrivez mieux que la plupart des adultes que je connais. Ce n'est pas un compliment en l'air, c'est un constat d'enseignant. La clarté avec laquelle vous décrivez ce que vous vivez (le trop, le pas assez, le quelque chose qui coinçait) c'est une force, même si ça ne ressemble pas encore à une force. Ça viendra, croyez-moi.

Vous dites que vous avez essayé de vous faire petite. Je voudrais vous demander de ne plus faire ça. Ce que vous appelez « trop ou pas assez », d'autres appelleraient ça une façon singulière de voir le monde, et c'est précieux. Le monde n'a pas besoin d'une version réduite de vous, il a besoin de vous telle que vous êtes.

Vous écrivez que vous avez tout gardé pour vous, comme un trésor fragile qu'on n'ose pas montrer. Votre message est la preuve que ce trésor mérite d'être partagé, et vous venez de le faire, ce qui est plus courageux que vous ne le pensez.

Un dernier point, en guise de conseil de quelqu'un qui est passé par là : quand on souffre, on a besoin de parler, et on finit par confier ce qu'on vit à tout le monde. Ce n'est pas toujours une bonne idée, parce que les gens à qui vous allez vous confier ne sont pas tous bienveillants, et pour être honnête, ce sont trop souvent des enculés. Les injustices que vous vivez, ne les sortez pas à la tête des abrutis dont l'existence se résume à vous emmerder, parce qu'ils ne méritent pas votre énergie. Gardez-les pour les exprimer à des gens qui vous écouteront, ou écrivez-les, mais ne vous taisez pas. Et, si un jour vous avez besoin d'une grosse voix auprès d'enseignants ou de structures qui ne font pas leur travail, faites-le-moi savoir, et je pourrai peut-être vous prêter la mienne.

Ma porte est ouverte, elle l'était avant votre message et elle le sera après. Continuez à avancer à votre manière, parce que c'est la bonne.


Et à tous ceux qui lisent ces lignes et qui se reconnaissent dans ce que cette personne m'a écrit, que ce soit la dystonie ou n'importe quelle autre différence qui fait que le monde vous semble trop étroit : ma porte est ouverte pour vous aussi. Je ne suis ni psychologue, ni assistant social, ni sauveur de qui que ce soit. Je suis un enseignant-chercheur et ingénieur avec des électrodes dans le cerveau, une certaine expérience des institutions qui font mal quand elles devraient aider, et c'est quelque chose qui me tient à cœur. Si ça peut vous servir, c'est à vous.

Ne vous faites pas petits. Écrivez. Parlez. Et si personne n'écoute, trouvez quelqu'un qui écoute. On existe.