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2026-02-08

À bas les silos, vive la fédération

À bas les silos, vive la fédération

Facebook, WhatsApp, Instagram, Threads, Messenger. Cinq noms, une seule entreprise, un seul homme, et trois milliards d'utilisateurs qui n'ont pas leur mot à dire. Et ce n'est que Meta. Ajoutez Google (Search, Gmail, YouTube, Maps, Android, Chrome, le Play Store), Amazon (AWS, la moitié du web tourne dessus sans que personne le sache), Apple (iMessage, le jardin doré dont on ne sort jamais), Microsoft (LinkedIn, GitHub, Teams, Outlook). On appelle ça le web « social ». Moi j'appelle ça un oligopole. Et les oligopoles, c'est fait pour enrichir les oligarques, pas pour connecter les gens.

Ah, et avant qu'on me colle une étiquette : je suis de gauche, parce que je veux que les données des citoyens soient protégées et que les services publics ne dépendent pas d'un milliardaire californien. Non, attendez, je suis de droite, parce que je veux que l'Europe soit souveraine et qu'on arrête de se faire tondre par des entreprises étrangères. Non, en fait, je suis communiste, parce que je pense que les protocoles de communication devraient appartenir à tout le monde. Quoique, libertarien, parce que je veux que chacun puisse héberger son propre serveur sans demander la permission à personne. Ou alors écologiste, parce qu'un site de 200 Ko consomme moins qu'une usine à gaz React de 14 Mo. En fait non : je suis ingénieur. Je m'en tamponne le coquillard, du compas politique. « Tout est politique ». Formidable. Allez dire ça à un paquet TCP, il s'en remettra. Ici on parle de protocoles, d'architecture et de qui contrôle vos données. Le reste, c'est pour les éditorialistes.

Le problème n'est pas la technologie

Commençons par être honnêtes : Facebook marche. WhatsApp marche. Google marche. Techniquement, c'est même plutôt bien foutu. Envoyer un message à l'autre bout du monde en une seconde, gratuitement, c'est un miracle d'ingénierie. Le problème n'a jamais été la technologie.

Le problème, c'est que pour envoyer un message à votre grand-mère, vous devez passer par une entreprise californienne qui lit le message (oui, même chiffré de bout en bout, il reste les métadonnées : à qui, quand, combien de fois, depuis où), le stocke sur ses serveurs, le monétise via de la publicité ciblée, et se réserve le droit de fermer votre compte si votre tête ne lui revient pas. Ou si l'algorithme décide que votre photo de vacances enfreint les conditions d'utilisation. (tousse)

Vous n'êtes pas le client. Vous êtes le produit. On le sait depuis 2010, et pourtant on est toujours là. Parce que « tout le monde est dessus ». L'argument circulaire le plus efficace de l'histoire du capitalisme.

On a donné le web aux publicitaires

Prenez une seconde et réfléchissez : qui sont les entreprises les plus puissantes du web ? Google : une régie publicitaire. Meta : une régie publicitaire. Amazon : un centre commercial avec une régie publicitaire. Ce ne sont pas des entreprises de technologie. Ce sont des entreprises de publicité qui utilisent la technologie comme véhicule. On a confié les clés du réseau mondial de la connaissance humaine à des vendeurs de panneaux d'affichage. Des vautours de la pub en costard de la Silicon Valley.

Et ça se voit partout. Vous ouvrez un site d'information en 2026 : bandeau de cookies, popup de newsletter, vidéo en autoplay, pub interstitielle, traqueurs de douze régies différentes, et quelque part au milieu, si vous avez de la chance, trois paragraphes d'article. Le tout pèse 8 Mo et met quinze secondes à charger. Pour du texte. On est passés du document hypertexte à l'application publicitaire interactive. Tim Berners-Lee doit pleurer dans son coin.

Et comment en est-on arrivés là ? Parce que le modèle économique du web « gratuit », c'est la pub. Et la pub demande du ciblage. Et le ciblage demande des données. Et les données demandent du pistage. Et le pistage demande du JavaScript. Beaucoup, beaucoup de JavaScript.

Des sites web qui n'en sont plus

Ouvrez YouTube. Inspectez la source. Ce n'est pas un site web. C'est une application JavaScript qui s'exécute dans votre navigateur et qui, accessoirement, affiche des vidéos entre deux pubs. Ouvrez Gmail. Pareil. Google Maps. Pareil. LinkedIn. Pareil. Des « web applications » de plusieurs mégaoctets de JS compilé, minifié, obfusqué, qui transforment votre navigateur en machine virtuelle pour faire tourner un logiciel que personne n'a demandé.

Et c'est devenu la norme. Les frameworks JS poussent les développeurs à construire des « Single Page Applications » pour tout. Un blog ? SPA. Un site vitrine ? SPA. Une page de recette de cuisine ? SPA avec React, Webpack, un state manager et trois couches d'abstraction. (bruits de touches de clavier qu'on enfonce avec rage)

Le résultat : des sites de 15 Mo qui mettent dix secondes à afficher du texte, qui cassent le bouton « retour » du navigateur, qui ne marchent pas sans JavaScript, qui sont illisibles pour les lecteurs d'écran, et qui consomment autant de RAM qu'un jeu vidéo. Pour afficher des mots.

Le web était un système de documents. HTML, c'était fait pour ça. Des documents liés entre eux, lisibles par n'importe qui, sur n'importe quoi. Et on l'a transformé en plateforme d'exécution d'applications publicitaires. On a pris le truc le plus démocratique jamais inventé et on en a fait un centre commercial.

Le centralisé : un roi, un château

Le modèle centralisé, c'est simple : un serveur, une entreprise, un patron. Vous voulez communiquer ? Vous passez par lui. Vous voulez partir ? Vous perdez tout : vos contacts, vos messages, vos photos, votre historique. Dix ans de votre vie numérique, enfermés dans un format propriétaire que personne d'autre ne peut lire.

Et ils le font tous.

Meta, c'est le plus voyant. Un réseau « social » où vous ne pouvez pas parler à quelqu'un sur Twitter. Un service de messagerie (WhatsApp) qui ne peut pas envoyer de message à Signal. Un réseau de photos (Instagram) qui ne peut pas afficher celles de Flickr. Cinq applications, un seul silo, trois milliards de prisonniers volontaires.

Google, c'est le plus insidieux. Parce que Google, ce n'est pas un service, c'est un écosystème. Vous cherchez sur Google, vous lisez vos mails sur Gmail, vous regardez des vidéos sur YouTube, vous naviguez avec Chrome, vous vous repérez avec Maps, votre téléphone tourne sur Android, vos fichiers sont sur Drive, vos photos sur Google Photos, votre agenda sur Google Calendar. Et toutes ces données convergent vers le même endroit : la plus grande régie publicitaire de l'histoire de l'humanité. Google sait où vous êtes, ce que vous cherchez, à qui vous écrivez, ce que vous regardez, où vous allez et à quelle heure vous vous réveillez. Mais c'est gratuit, alors tout va bien. (rire nerveux)

Amazon, c'est le plus invisible. Vous croyez que vous n'utilisez pas Amazon parce que vous n'achetez pas sur amazon.fr ? Désolé. AWS héberge un tiers du web. Netflix, Airbnb, Slack, une partie de l'administration française. Tout tourne sur les serveurs d'Amazon. Quand AWS tousse, la moitié d'Internet s'enrhume. On a collectivement décidé qu'un seul magasin pouvait aussi être l'infrastructure du réseau mondial. Qu'est-ce qui pourrait mal se passer ?

Apple, c'est le plus élégant. Le jardin doré. Tout est beau, tout est fluide, tout marche. Tant que vous restez dedans. iMessage ne parle qu'aux iPhones (les bulles vertes, le mépris social codé en couleur). AirDrop ne fonctionne qu'entre appareils Apple. Votre musique est sur Apple Music, vos fichiers sur iCloud, votre vie sur un écosystème dont la sortie est soigneusement dissimulée derrière un design immaculé. La cage est dorée, mais c'est une cage.

Microsoft, c'est le plus ancien. Le plus enraciné. Windows, Office, Teams, Outlook, LinkedIn, GitHub, Azure. Ils n'ont même plus besoin d'être agressifs : ils sont partout par inertie. Votre entreprise utilise Teams. Votre école utilise Office 365. Votre CV est sur LinkedIn. Vos projets open source sont sur GitHub. Oui, open source, hébergés chez Microsoft. L'ironie ne vous échappe pas. Et avec Azure, ils sont en concurrence directe avec AWS pour être l'autre pilier invisible du web.

Imaginez un monde où les abonnés Orange ne pourraient pas appeler les abonnés Free. Absurde, non ? C'est exactement ce que font toutes ces entreprises avec vos messages, vos photos, vos fichiers et vos données. Mais personne ne s'en indigne parce qu'on a mis des likes, des stories et des filtres chien dessus.

Le décentralisé : pas de roi, pas de château, pas de règles

À l'autre bout du spectre, il y a le « décentralisé ». Le fantasme crypto-libertarien. Pas de serveur central, pas d'autorité, pas de modération, pas de responsable. Tout le monde est égal, tout est sur la blockchain (ou sur un réseau pair-à-pair, ou sur IPFS, ou sur le truc à la mode cette semaine).

Sur le papier, c'est séduisant. En pratique, c'est un cauchemar. Pas d'autorité = pas de modération = un far west numérique où le spam, le harcèlement et les contenus illégaux prospèrent tranquillement. Pas de serveur central = des performances catastrophiques. Pas de responsable = personne vers qui se tourner quand ça ne marche pas. Et il y a la question de l'énergie, mais c'est un autre billet (regard appuyé vers le Bitcoin).

Le décentralisé total, c'est l'anarchie au sens péjoratif du terme. Ça ne marche pas à l'échelle, et ça ne protège personne.

Le fédéré : des royaumes qui se parlent

Et puis il y a le fédéré. Et c'est là que ça devient intéressant, parce que le fédéré, on connaît. On l'utilise tous les jours. Ça s'appelle le mail.

L'email, c'est fédéré. Vous avez un compte chez Gmail, votre voisin est chez Proton, votre collègue a son propre serveur. Et tout le monde peut écrire à tout le monde. Personne n'a besoin d'être « sur la même plateforme ». Il n'y a pas un PDG de l'email qui décide des règles. Chaque serveur a ses propres conditions, sa propre modération, ses propres choix techniques. Et si votre fournisseur ne vous plaît plus, vous partez, et vous gardez votre carnet d'adresses.

C'est exactement comme ça que le web a été conçu. Des serveurs indépendants qui communiquent entre eux grâce à des protocoles ouverts. HTTP, SMTP, XMPP. Tout le web des origines était fédéré. Et ça marchait. Et ça marche encore, pour le mail.

Alors pourquoi on a accepté de revenir au Minitel ?

(Et au passage : je défends le Minitel. J'étais trop gamin pour comprendre comment ça marchait à l'époque, mais l'idée était géniale : un terminal simple, un réseau de services, une interface texte accessible à tout le monde. Le problème du Minitel, c'était la facture. Papa et maman s'en souviennent très bien, eux. Le 3615 à 1,27 franc la minute, c'était de l'exploitation capitaliste sur fond de bip-bip. On a reproduit exactement le même modèle avec le web centralisé, sauf qu'au lieu de payer en francs on paie en données personnelles. Le Minitel au moins avait la décence de vous présenter l'addition.)

La fédération, concrètement

Ce n'est pas de la science-fiction. Ça existe, aujourd'hui, ça marche, et c'est utilisable par des vrais gens (pas juste par des barbus en t-shirt Stallman, même si j'ai le t-shirt) :

Et le plus beau : tout ça communique entre soi grâce à ActivityPub. Un compte Mastodon peut suivre un compte Pixelfed. Une vidéo PeerTube peut être commentée depuis Mastodon. C'est un réseau de réseaux. Tiens, ça me rappelle le nom originel d'un truc qui a plutôt bien marché...

« Oui mais personne n'est dessus »

Je l'entends d'ici. Et oui, c'est vrai : vos collègues sont sur WhatsApp, votre famille sur Facebook, vos amis sur Instagram. Le réseau, c'est l'effet de réseau.

Mais réfléchissez : à un moment, personne n'était sur Facebook non plus. On était sur des forums, des blogs, des listes de diffusion, des sites perso. Des espaces qu'on possédait. Et puis on a tout lâché pour la facilité, le « tout le monde est dessus », le flux algorithmique qui nous mâche le travail de choisir ce qu'on lit.

On peut revenir. Pas en un jour, pas en forçant les gens, mais en montrant que l'alternative existe, qu'elle marche, et qu'elle respecte ce que le web centralisé a oublié : que vos données vous appartiennent, que votre identité en ligne ne devrait pas dépendre du bon vouloir d'une entreprise, et que communiquer avec quelqu'un ne devrait pas nécessiter de s'inscrire au même service que lui.

Le web a été inventé pour être fédéré. Il est temps de s'en souvenir.