Le libre n'est pas un logo sur GitHub
Microsoft adore l'open source. Google adore l'open source. Amazon adore l'open source. Ils le disent à chaque conférence, ils le mettent dans leurs slides, ils sponsorisent des fondations. On croirait presque qu'ils y croient. Sauf que leur « open source », c'est du libre comme un buffet à volonté est de la gastronomie : ça y ressemble, ça nourrit, mais c'est pas vraiment ça.
Et avant qu'on me colle une étiquette : non, ce n'est ni un discours « de gauche » ni « de droite ». Je suis ingénieur. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui marche. Et ce qui marche, en informatique, depuis cinquante ans, c'est le libre. Les logiciels les plus fiables, les plus durables, les plus utilisés au monde sont libres. Ce n'est pas de l'idéologie. C'est un constat technique.
L'open source washing
Microsoft a racheté GitHub en 2018. Le plus grand hébergeur de code libre au monde, propriété de l'une des entreprises les plus fermées de l'histoire de l'informatique. L'ironie est tellement épaisse qu'on pourrait la tartiner. Depuis, Microsoft « contribue à l'open source ». VS Code est open source. .NET est open source. TypeScript est open source. Même des bouts de Windows sont open source. On applaudit ?
Non. Parce que l'objectif n'a jamais été la liberté. C'est la capture. VS Code est open source, mais l'écosystème d'extensions est lié à Microsoft. GitHub est « gratuit » pour les projets publics, mais vos workflows, vos CI/CD, vos données, tout ça vit chez Microsoft. .NET est open source, mais tout l'outillage vous pousse vers Azure. C'est le modèle du dealer : la première dose est gratuite.
Google fait pareil. Android est « open source » (essayez de l'utiliser sans les Google Play Services). Chromium est open source, et c'est devenu un monopole de navigateur qui étouffe Firefox et dicte les standards du web au W3C. Kubernetes est open source, et curieusement, ça tourne mieux sur Google Cloud. TensorFlow est open source, et vous finissez par louer des TPU chez Google pour l'entraîner.
Amazon, c'est encore plus décomplexé. Ils prennent du code libre, le repackagent, le vendent comme service managé sur AWS, et ne reversent quasiment rien. ElasticSearch, Redis, MongoDB, autant de projets libres qui ont dû changer de licence pour se protéger d'Amazon. Le prédateur ultime de l'écosystème libre. (applaudissements lents)
Ce n'est pas du libre. C'est du marketing.
Le vrai libre, c'est le permissif
Le logiciel libre, le vrai, ça tient en quatre libertés (merci, Richard) :
- Exécuter le programme comme on veut.
- Étudier le code et le modifier.
- Redistribuer des copies.
- Distribuer des versions modifiées.
Point. Pas « ...sauf si ça concurrence notre cloud ». Pas « ...tant que vous restez dans notre écosystème ». Pas « ...mais on se réserve le droit de changer la licence dans deux ans ». Le libre, c'est permissif, ou ce n'est pas libre.
Et oui, ça veut dire qu'une entreprise peut prendre votre code et gagner de l'argent avec. C'est le prix de la liberté. La licence MIT, la BSD, l'Apache 2.0 : elles autorisent ça. Et c'est bien. Parce que l'alternative, c'est le contrôle. Et le contrôle, c'est ce qu'on essaie de fuir.
Et si on payait les développeurs ?
« Mais alors, comment on gagne sa vie ? » Voilà la vraie question. Et elle mérite une vraie réponse, pas un haussement d'épaules et un « fais du consulting ».
Le problème n'est pas le modèle du libre. Le problème, c'est qu'on a construit une industrie entière sur l'idée que le travail des développeurs ne vaut rien. Ou plutôt : qu'il vaut énormément pour l'entreprise qui l'exploite, mais presque rien pour celui qui le produit. Un développeur senior qui maintient une bibliothèque utilisée par la moitié du Fortune 500 gagne moins qu'un commercial junior dans la même boîte. Le type qui a écrit OpenSSL, le logiciel qui sécurise vos transactions bancaires, l'a fait bénévolement pendant des années. (silence gêné de l'industrie)
On devrait payer les développeurs. Beaucoup plus. Avec une vraie valorisation du métier, pas un titre « ingénieur » décoratif et un baby-foot dans l'open space. Le développement logiciel est un métier intellectuel exigeant, créatif, qui demande des années d'apprentissage. Et qui fait tourner le monde. Littéralement. Plus rien ne fonctionne sans logiciel : ni les hôpitaux, ni les trains, ni les banques, ni les centrales électriques. Et les gens qui écrivent ce logiciel sont traités comme des ouvriers interchangeables qu'on peut remplacer par du offshore ou, bientôt, par une IA. (rire jaune)
Le deal devrait être simple : on vous paie bien, très bien, et en échange, ce que vous créez est au service de l'humanité. Pas enfermé dans un brevet. Pas verrouillé dans un silo. Ouvert, auditable, réutilisable. Le développeur devient un artisan au service du bien commun, correctement rémunéré pour son travail, mais conscient que sa création n'est pas un produit à enfermer. C'est une contribution.
L'absurdité des brevets logiciels
Un brevet, à l'origine, c'est un contrat : vous rendez public le fonctionnement de votre invention, et en échange, vous avez un monopole temporaire pour l'exploiter. L'idée était noble : encourager l'innovation en garantissant un retour sur investissement.
En logiciel, c'est devenu une farce. On brevète des gestes sur un écran tactile (« slide to unlock », merci Apple, personne n'y aurait pensé sans vous). On brevète des algorithmes évidents. On brevète des concepts tellement vagues que n'importe quel développeur les réinventerait un mardi après-midi en buvant son café. Et puis on utilise ces brevets pour écraser la concurrence, pas pour innover.
Regardez les logiciels qui ont changé le monde. Linux : pas de brevet. Le web (HTTP, HTML) : pas de brevet, Tim Berners-Lee a explicitement refusé d'en déposer. Python, PostgreSQL, Git, Apache, OpenSSL, GCC : pas de brevet. Les logiciels les plus importants, les plus utilisés, les plus fiables de l'histoire de l'informatique n'ont aucun brevet. Zéro.
Et de l'autre côté : les patent trolls, les portefeuilles de brevets défensifs, les procès à un milliard de dollars entre Apple et Samsung pour des coins arrondis sur un rectangle. C'est ça, « l'innovation protégée par les brevets » ? On dépense plus en avocats qu'en ingénieurs.
Les brevets logiciels ne protègent pas l'innovation. Ils la freinent. Ils enrichissent les juristes et terrorisent les petits développeurs qui n'ont pas les moyens de se défendre. Ils sont un anachronisme hérité d'une époque où « inventer » voulait dire fabriquer une machine physique, pas écrire trente lignes de code.
On ne possède pas une idée
Et c'est là qu'il faut prendre un peu de recul. Parce que derrière les brevets, derrière les licences propriétaires, derrière les silos, il y a un concept qu'on ne questionne presque jamais : la « propriété intellectuelle ».
Deux mots qui ne vont pas ensemble. La propriété, c'est pour les objets. Si je vous donne ma chaise, je n'ai plus de chaise. Si je vous donne mon idée, on a tous les deux l'idée. Ce n'est pas de la propriété. C'est du partage. Et la connaissance, par nature, se multiplie quand on la diffuse.
L'idée qu'on puisse « posséder » un algorithme, un enchaînement logique, une façon de résoudre un problème, c'est tout de même étrange, quand on y réfléchit. Pythagore n'a pas breveté son théorème. Euler n'a pas mis de copyright sur sa formule. Newton n'a pas déposé de marque sur la gravité (quoique, aujourd'hui, il le ferait sûrement, et Apple l'attaquerait pour la pomme).
C'est une réflexion que des penseurs et des institutions bien plus anciens que la Silicon Valley ont menée depuis des siècles. L'idée que la connaissance est un bien commun, que le savoir appartient à tous, qu'enfermer une idée c'est appauvrir l'humanité, ce n'est pas un slogan de hippie. C'est une position philosophique défendue depuis l'Antiquité, reprise par les Lumières, et réaffirmée encore aujourd'hui par des voix aussi variées que des universitaires, des juristes, des économistes, et même (on ne s'y attendrait pas) des institutions religieuses qui ont réfléchi à la question de la destination universelle des biens bien avant que le premier brevet logiciel ne soit déposé.
Le logiciel, c'est de la connaissance formalisée. Du savoir humain traduit en instructions. Et le savoir, par nature, n'appartient à personne. Ou plutôt, il appartient à tout le monde.
Un autre modèle est possible
Je ne suis pas naïf. Je sais que les développeurs doivent manger. Je sais que les entreprises ont besoin de revenus. Je sais qu'on ne va pas abolir la propriété intellectuelle un jeudi soir autour d'une bière (quoique, ça se tente).
Mais on peut changer de paradigme. On peut payer les développeurs à leur juste valeur, non pas pour qu'ils enferment du code, mais pour qu'ils en produisent de l'excellent, en libre. On peut financer le logiciel libre par des fonds publics, des fondations, des modèles de service plutôt que de licence. On peut traiter le code comme ce qu'il est : une infrastructure commune, comme les routes, les ponts et les bibliothèques.
Le libre, ce n'est pas un logo sur GitHub. Ce n'est pas un argument marketing pour attirer des développeurs dans un entretien d'embauche. Ce n'est pas une licence qu'on change quand Amazon fait trop d'argent avec votre code.
Le libre, c'est une vision du monde. Celle où la connaissance circule, où les outils appartiennent à ceux qui les utilisent, et où le travail des développeurs est respecté et partagé.
Il serait temps qu'on la prenne au sérieux.