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2026-02-08

Merci, monsieur Trump

Merci, monsieur Trump

On va commencer par un truc que je ne pensais jamais écrire : merci, Donald.

Mettons les choses au point : je considère que Trump a moins de capacité de jugement qu'un nourrisson de six mois. Ce n'est même pas lui le vrai problème. Le vrai problème, ce sont ceux qui l'entourent. Ses conseillers sont pires, et de loin. La différence, c'est que Trump est un imbécile bruyant. Il parle, il parle, il parle, et à force de parler il finit par lâcher des secrets d'État devant les caméras. Ses conseillers, eux, produisent les mêmes catastrophes sans faire de bruit. (méfiez-vous de l'eau qui dort)

Alors pourquoi « merci » ? Parce qu'en signant quelques décrets à la va-vite, il a exposé ce que tout le monde faisait semblant de ne pas voir : l'Europe entière dépend de l'infrastructure numérique américaine. Nos données, nos services, nos outils, tout est hébergé de l'autre côté de l'Atlantique. Et quand celui qui tient les serveurs décide unilatéralement que vos règles ne comptent plus, on réalise soudain l'ampleur du problème.

Disclaimer : la politique ne m'intéresse pas. « Tout est politique », oui, c'est charmant en dîner mondain, ça m'agace au plus haut point. Je ne suis ni de droite, ni de gauche, ni du centre, ni d'ailleurs. Je suis ingénieur. Les alliances internationales, les rapports de force entre puissances, les discours sur l'ordre mondial, ce n'est pas mon domaine et je ne vais pas prétendre le contraire. Ce qui m'intéresse ici, c'est un seul sujet : la souveraineté informatique. Les tuyaux, les serveurs, les données, le code. Ça, je connais.

Le réveil brutal

Quand un président américain peut, d'un trait de plume, menacer de couper l'accès à des services dont dépendent des gouvernements, des hôpitaux, des écoles et des entreprises européennes, il y a un problème. Et ce problème, ce n'est pas Trump. C'est qu'on a laissé ça arriver.

Vos mails sont chez Gmail. Vos documents sont sur Google Drive ou Microsoft 365. Vos données de santé transitent par des serveurs AWS. Votre code source est sur GitHub (Microsoft). Vos conversations sont sur WhatsApp (Meta). Vos réunions sont sur Teams (Microsoft) ou Zoom (américain aussi, surprise). L'intégralité de votre vie numérique (personnelle, professionnelle, administrative) est hébergée dans un pays dont le dirigeant peut décider, un mardi matin, que les lois européennes sur la protection des données sont « injustes pour les entreprises américaines ». (tousse Cloud Act tousse)

Trump n'a pas créé cette dépendance. Il l'a simplement rendue impossible à ignorer.

Le gouvernement français, ou l'art de donner des leçons en chaussettes trouées

Parce qu'on va parler de la France. Notre beau pays qui adore faire des discours sur la souveraineté numérique et qui, dans la pratique... (inspire profondément)

L'Assurance Maladie. Vos données de santé, les plus sensibles qui existent, qui transitent par des infrastructures hébergées aux États-Unis. Vos remboursements, vos pathologies, vos prescriptions, tout ça sur des serveurs soumis au droit américain. Le RGPD ? Il protège vos données tant que le serveur est en Europe. Quand il est à Ashburn, Virginie, c'est le Cloud Act qui s'applique. Et le Cloud Act, en résumé, c'est : « Si on veut vos données, on les prend. » Mais dormez tranquilles, on vous a envoyé une notice de confidentialité en PDF.

Les mots de passe. Ah, les mots de passe. Vous vous souvenez de la fuite de données de France Travail ? De celle de la CAF ? De celle des hôpitaux ? À chaque fois, le même festival : mots de passe en clair, systèmes pas mis à jour, sous-traitants avec un accès admin qui utilisent « 123456 » comme mot de passe. « 123elysee » n'est pas un bon mot de passe. « Marianne2024! » non plus. Et « MotDePasse » encore moins, même si je suis sûr que quelqu'un l'utilise en ce moment même dans un ministère. (frissons)

Les marchés publics. L'État français signe des contrats avec Microsoft pour équiper l'Éducation nationale. Avec Google pour héberger des données de recherche. Avec Amazon pour des services cloud. Chaque fois, on vous explique qu'il n'y a « pas d'alternative crédible ». Pas d'alternative ? Sérieusement ? Il y a des alternatives. Elles sont françaises, européennes, open source, auditables, souveraines. Mais elles demandent un effort, une volonté politique, et un budget. Et visiblement, c'est plus simple de signer un chèque à Redmond.

Dé-googlisez-vous

J'emploie le terme « dé-googliser » mais c'est plus large que Google. C'est se libérer de l'ensemble des GAFAM. Et non, ce n'est pas réservé aux barbus (même si j'assume le t-shirt Stallman, je l'ai dit). C'est un choix que chacun peut faire, progressivement, sans jeter son téléphone par la fenêtre un lundi matin.

Quelques pistes concrètes, testées, qui marchent :

L'État doit montrer l'exemple

Ce n'est pas qu'une affaire individuelle. La souveraineté numérique, ça commence par l'État. Et l'État français a les moyens d'agir. Il choisit de ne pas le faire.

La gendarmerie nationale est sous Linux (GendBuntu) depuis 2008. Ça marche. Ça coûte moins cher. C'est auditable. Pourquoi le reste de l'administration est-il encore sous Windows avec une licence Office 365 hébergée chez Microsoft ? Pourquoi l'Éducation nationale utilise-t-elle Google Workspace au lieu de déployer des instances Nextcloud ? Pourquoi les hôpitaux confient-ils des données de patients à des hébergeurs soumis au droit américain ?

La réponse est toujours la même : facilité, habitude, lobbying, et absence de volonté politique. Ce n'est pas un problème technique. C'est un problème de courage.

Le libre, enfin

Tout ce que j'ai cité plus haut (Linux, Firefox, Nextcloud, Matrix, Signal, Mastodon, PeerTube) a un point commun : c'est du logiciel libre. Le code est ouvert, auditable, modifiable. Personne ne peut vous enfermer dedans. Personne ne peut vous couper l'accès. Personne ne peut changer les règles un mardi matin parce qu'un président a signé un décret.

Le logiciel libre, ce n'est pas un gadget de niche. C'est le fondement de presque tout ce qui fonctionne dans l'informatique moderne. Linux fait tourner 96 % des serveurs web, la majorité des smartphones (Android est basé sur Linux), l'intégralité du top 500 des supercalculateurs mondiaux. Le libre est partout, sauf sur votre poste de travail, parce qu'on vous a convaincu que vous ne pouviez pas vous passer de Word et d'Excel. (regard appuyé)

Le libre, c'est la souveraineté. Pas la souveraineté dans un discours ministériel en langue de bois, la vraie : celle où vous contrôlez vos outils, vos données, et votre destin numérique. Celle où un tweet rageur d'un président étranger ne peut pas éteindre votre infrastructure.

Alors merci, monsieur Trump. Grâce à vous, peut-être qu'on va enfin se réveiller.

(Mais j'en doute.)